Cultiver l’espoir

17 février 2016

Auteur : Serge Brochu

Cultiver l’espoir en tant que prestataires de services

Quelques collègues et collaborateurs de l’ARUC (Alliances de recherche universités-communautés) et moi-même nous sommes penchés sur les résultats d’une recherche menée récemment sur les parcours des personnes dépendantes (trajectoires addictives) et les trajectoires de services.

Afin de mieux comprendre les difficultés d’intégration des divers services offerts aux personnes ayant développé un problème de toxicomanie au Québec, des entrevues qualitatives ont été réalisées auprès de 127 personnes toxicomanes et de 148 gestionnaires/intervenants des réseaux de la santé et des services sociaux et judiciaires situés dans la région de Montréal et de la Mauricie-Centre-du-Québec. Les faits saillants découlant de cette étude invitent à la discussion !

Une divergence de point de vue entre les usagers et les prestataires de services

De façon globale, les résultats de la recherche indiquent que les bénéficiaires des traitements sont plus optimistes, quant à leur rétablissement, que ne le sont les prestataires de services. Une attitude décrite par Paul, un des intervenants rencontrés :

« L’impuissance, des fois, c’est du découragement (…) Tu sais à un moment donné, ça fait 4-5 mois que tu vois le gars. Il a zéro ouverture. Ça fait 3 sentences de suite qu’il vient te voir pour la même affaire : “Quand tu voudras changer, tu m’appelles, mon numéro est là, je vais répondre, puis je vais t’aider. Pour l’instant je ne peux rien faire.” ».

En fait, les intervenants ont parfois une vision plus négative de l’impact de leur intervention que celle des usagers qui conçoivent que leur parcours de réadaptation nécessite un certain temps. Plutôt que de considérer le retour en thérapie comme un échec, ils considèrent qu’il s’agit d’une nouvelle occasion d’apprentissage. Bien que les traitements puissent être interrompus fréquemment, plusieurs études sur l’impact des traitements en toxicomanie démontrent leur efficacité pour la majorité de ceux qui en ont bénéficié au Québec et ailleurs dans le monde. Le rétablissement est donc possible. Mais qu’en est-il des personnes qui font plusieurs tentatives de traitements et requièrent de nombreux suivis de la part des intervenants?

Est-ce que l’investissement en vaut la peine ?

À notre avis, OUI. Car la dépendance constitue, pour certains usagers, un état chronique qui exige des modes d’intervention à longue échéance.

Des modes d’intervention à long terme

Un des gestionnaires de l’étude souligne que :

« Les trajectoires addictives sont sinueuses, marquées par des variations de la consommation et des périodes d’abstinence et de rechute, tandis que les trajectoires de services montrent une utilisation parfois répétée de ressources variées ».

Malgré le fait que les personnes ayant développé un problème de toxicomanie perçoivent des impacts positifs des traitements reçus, ceux-ci ne sont pas toujours visibles à court terme (du moins pour ce qui est de la consommation) ou durables à long terme. Dans leur travail, les prestataires de services doivent prendre en considération la complexité et la « non-linéarité » des trajectoires addictives afin que leurs attentes puissent s’adapter aux différents parcours. Et, par le fait même, les intervenants doivent être patients face au rétablissement des usagers de services, rétablissement qui s’étend parfois sur de longues périodes. Il serait illusoire de croire qu’une trajectoire d’inadaptation qui s’est développée sur 5, 10, 15 ou même 20 ans, puisse se résorber en 28 jours, six mois ou même une année.

Cette façon d’aborder la question est-elle conciliable avec votre milieu de travail ?

Ce devrait être le cas, car même si plusieurs gestionnaires/intervenants rencontrés se disent découragés et impuissants face aux parcours répétitifs de certains usagers de services, les effets cumulatifs des traitements offerts ont, du point de vue des personnes toxicomanes et de la documentation scientifique, des impacts positifs sur leur rétablissement.

Les effets cumulatifs des services utilisés

Chaque prestation de services permet de faire évoluer les réflexions, de raffermir la motivation au changement et d’acquérir de nouveaux outils qui font cheminer les usagers dans leur réadaptation. Simon, un des usagers rencontrés indique :

 « Puis mettons que je n’écoute pas, mais le subconscient écoute pareil, puis il y a des choses qui restent dans notre conscience puis qui restent là. Parce que si je n’étais jamais allé à cette thérapie-là (passée), jamais j’aurais choisi cette thérapie (actuelle) ».

Le cumul des services utilisés a un impact positif, car la sortie de la toxicomanie se dessine progressivement au fil des tentatives répétées. Malgré les obstacles, les rechutes et les demandes d’aide parfois multiples, de nombreux usagers de services soulignent les impacts cumulatifs des différents traitements reçus au cours de leur parcours. De fait, dans la plupart des études longitudinales, les personnes présentant un trouble lié à l’utilisation de substances psychoactives ont un taux de rétablissement à long terme de 70 %. Ce chiffre est concordant avec les propos des usagers de services parce que même si les impacts ne sont pas toujours visibles dès les premiers traitements, ceux-ci sont bien réels.

Avez-vous toujours l’espoir ?

Ont participé à la rédaction de ce billet:

Serge Brochu, Michel Landry, Michaël Sam Tion et collaborateurs

 

Pour en savoir plus sur le sujet:

À la croisée des chemins : trajectoires addictives et trajectoires de services. La perspective des personnes toxicomanes; paru en 2014 aux Presses de l’Université Laval, sous la direction de Serge Brochu, Michel Landry, Karine Bertrand, Natacha Brunelle et Catherine Patenaude.

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