La cyberdépendance : sommes-nous trop branchés?

1 novembre 2017

Auteur : Amnon Jacob Suissa

De manière générale, les avantages des écrans que ce soit l’Internet, le téléphone intelligent, les réseaux sociaux ou les jeux vidéo dépassent de loin les inconvénients. Dans notre monde, où  chaque jour apparaissent sur le marché des outils technologiques plus performants que ceux de la veille, comment digérer cet immense trafic d’informations? Le citoyen numérique d’aujourd’hui peut sacrifier parfois des pans importants de sa vie en réagissant plus et en réfléchissant un peu moins. Cette réalité expliquerait la course effrénée des jeunes générations qui ont le sentiment de perdre quelque chose d’important : la nomophobie, une forte anxiété engendrée par la peur de rater des informations perçues et ressenties comme importantes (FOMO, fear of missing out). Idem avec les médias sociaux (Facebook) compris comme un désordre, soit le Social Media Anxiety Disorder – SMAD.

À titre d’exemple, 20 % des étudiants déclarent être dépendants au téléphone intelligent[i]. Plus de 30 % des enfants de moins de 2 ans ont déjà utilisé une tablette ou un téléphone intelligent et 75 % des jeunes âgés de 8 ans et moins vivent avec un ou plusieurs produits et écrans à domicile[ii]. Des études populationnelles à l’échelle internationale confirment que la cyberdépendance se répand très rapidement.

Pour les réseaux sociaux, la dépendance serait plus attribuable au peu de contraintes liées à l’accès, comparativement à la nécessité de se procurer, par exemple, des psychotropes[iii]. Malgré le fait scientifique que certains psychotropes sont reconnus pour leurs propriétés addictives, celles-ci engendreraient des niveaux moindres de désir, le besoin de consulter les réseaux sociaux étant beaucoup plus pressant. Selon Hofmann, Vohs et Baumeister (2012), la dépendance envers les médias sociaux serait plus difficile à traiter, car il est plus difficile de résister au désir de fréquenter ces « univers sociaux » en raison de leur grande disponibilité et de leur faible coût. Le besoin intense de se connecter et la remise à plus tard des obligations – études, travail, tâches administratives ou domestiques – font que l’investissement monomaniaque et exclusif dans Facebook peut prendre le dessus sur le style de vie[iv]. Un outil de dépistage –l’échelle Bergen Facebook Addiction Scale – permet de mieux classifier les typologies de ces usagers.

Pour les jeux vidéo, plusieurs centres de traitement existent à travers le monde[v], surtout en Asie où ce type de cyberdépendance peut constituer une épidémie silencieuse pour la santé publique, tel en Corée du Sud. Les observations cliniques révèlent que les jeunes s’adonnent aux jeux vidéo souvent avec la bénédiction implicite et parfois explicite des parents qui financent généralement ces produits et services, ces derniers ne soupçonnant pas l’ampleur de l’attrait que peuvent exercer ces jeux sur le monde psychosocial de leurs enfants.

Indices cliniques de la cyberdépendance

Parmi les nombreux indices cliniques de la cyberdépendance, soulignons :

  • la notion de perte de temps au détriment des activités sociales habituelles;
  • le retrait: lorsque l’objet (ordinateur, téléphone intelligent, réseau social) n’est pas accessible, l’usager ressent de la colère et une tension pouvant provoquer des symptômes dépressifs,
  • la tolérance croissante: le besoin d’augmenter le nombre d’heures de connexion pour ressentir le « High » du lien;
  • les conséquences indésirables: isolement, mensonges, fatigue, troubles du sommeil, être plus dans sa bulle.

Il convient de préciser que ce n’est pas l’Internet ou l’objet du téléphone intelligent, Facebook ou des jeux vidéo, qui constituent un problème en soi, c’est plutôt la relation abusive à ces activités/objets qui crée le cycle de la dépendance.

[i] Emanuel et al., 2015

[ii] PEW Internet Project, 2013

[iii] Hofmann et al., 2012

[iv] Lewis, 2014

[v] Taquet ; 2015

Emanuel, R. et al. (2015). « The truth about Smartphone addiction », College Student Journal, vol. 49, no 2, 291-299.

Pew Internet Project. (2013). « Teens and Technology 2013 », <http://www.pewinternet.org/2013/03/13/teens-and-technology-2013/>, consulté le 17 janvier 2016.

Hofmann, W. et al. (2012). « Everyday temptations: an experience sampling study of desire, conflict, and self-control », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 102, no 6, p. 1318-1335.

Lewis, M. (2014). The biology of desire. Why addiction is a disease, Canada, Doubleday Canada.

Taquet, P. (2015). Addiction au jeu vidéo : Processus cognitifs émotionnels et comportements impliqués dans son émergence, son maintien et sa prise en charge, Thèse de Doctorat, Psychologie, Université Charles de Gaulle.


Un peu plus sur l’auteur

Amnon Jacob Suissa, Ph. D., est professeur associé à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal.

Site web du professeur Suissa  www.amnonsuissa.com

L’auteur de ces lignes propose des pistes cliniques et préventives qui s’adressent aux citoyens, aux parents et aux intervenants sociaux et invitent ces derniers à en découvrir davantage dans son ouvrage intitulés Sommes-nous trop branchés?La cyberdépendance qu’il vient de publier sur la question de la cyberdépendance, aux Presses de l’Université du Québec.

 

 

 

 

 

 

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