L’analyse de substances psychoactives illicites

21 septembre 2017

Auteur : Jessica Turmel

Face à la crise de fentanyl qui surprend actuellement l’Amérique du Nord, plusieurs solutions sont proposées, telles que l’ouverture rapide de sites d’injection supervisée et l’accès à la naloxone. Pourtant, on discute peu d’une pratique en cours depuis plus de 25 ans en Europe et dans quelques pays d’Amérique, soit l’analyse, à partir d’un très petit échantillon, du contenu d’une substance illicite afin d’en informer le consommateur avant son usage.

Au-delà du phénomène du fentanyl, le marché illégal connaît une grande variabilité quant à la pureté et la qualité des produits. Ainsi, la cocaïne, l’ecstasy, le speed, etc., comportent un risque de surdoses ou de mauvaises expériences dues à l’ajout de substances autres, voire plus toxiques que celles achetées. Or, il demeure impossible par la simple observation de savoir ce que contient réellement une substance fabriquée clandestinement. En ce sens, l’analyse des substances psychoactives illicites (SPA) représente une réponse directe à la nécessité de réduire ces risques sanitaires.

Les termes drug checking, testing ou « analyse de substances » réfèrent à un service intégré permettant essentiellement aux consommateurs de SPA illicites de voir leurs substances synthétiques chimiquement analysées et d’obtenir des conseils et, si nécessaire, du soutien1. L’analyse de substances s’inscrit dans une approche globale de réduction des méfaits2 précise qu’il s’agit d’un outil parmi d’autres dans l’éventail des actions mises en place pour répondre aux besoins des usagers. […] elle n’est jamais réalisée de manière isolée, mais toujours à l’intérieur d’un dispositif plus large d’accueil, d’information et d’orientation des usagers.

L’analyse des substances peut revêtir différentes méthodes (voir tableau 1) et s’effectuer dans deux contextes, soit le stationnaire, à même les bureaux du milieu qui chapeaute le projet (hôpitaux, organismes communautaires, etc.) ou en service mobile à l’occasion de déplacements, sur le site d’un événement festif par exemple3.

Schroers4 estime que cette pratique sert trois fonctions. D’abord, elle poursuit un objectif de prévention visant à renseigner l’usager sur les effets possibles que la substance pourrait avoir sur lui, afin qu’il prenne une décision responsable et éclairée. Ensuite, elle sert à communiquer des messages visant une utilisation moins risquée. Ces messages, transmis de façon neutre et claire par des intervenants qualifiés, visent également à influencer l’attitude de l’usager, à le rendre plus critique et responsable face aux divers risques de la consommation et d’abus de substances. Enfin, cette pratique peut être utilisée à des fins de surveillance et d’observation du développement de l’usage sur le marché noir et des dangers potentiels associés aux tendances du moment.

Un besoin criant

Le besoin d’études approfondies sur l’efficacité de l’analyse de substances demeure criant. Quelques études évaluatives offrent toutefois un éclairage sur les avantages de cette pratique. Elle aide notamment les intervenants à joindre des consommateurs à risque, marginaux et difficiles à rejoindre autrement. Elle facilite également la diffusion de messages de réduction des méfaits à plus grande échelle. Plutôt que d’augmenter ou d’encourager la consommation, il semble plutôt qu’elle favorise une prise de conscience des risques et amène certains consommateurs à éviter de consommer une substance dite dangereuse ou inconnue. Socialement, elle permet d’amasser de l’information sur les nouvelles tendances et les marchés de la drogue, en plus d’augmenter la qualité des produits vendus sur le marché noir. Dans le contexte d’une crise de surdoses comme celle du fentanyl, elle pourrait sauver des vies5.

Selon l’expérience des pays ayant eu recours à l’analyse de substances, les consommateurs de SPA fréquentent ce service et l’apprécient.

Au Québec, le GRIP Montréal, organisme voué à l’éducation sur la consommation de substances psychoactives et à la prévention des usages problématiques, propose certaines recommandations, dans la perspective d’intégrer l’analyse de substances aux services de réduction des méfaits actuellement en place :

  • D’initier un projet scientifique pilote afin de vérifier l’efficacité, la faisabilité et l’utilité d’une telle pratique;
  • De mettre en place des mesures d’analyse de substances;
  • D’investir davantage dans les recherches rigoureuses et l’évaluation;
  • De mettre sur pied un système de surveillance rigoureux des substances psychoactives.

À consulter :

Rapport d’analyse – tiré de  SANTÉ CANADA, (2008). Rapport d’analyse des drogues de synthèse saisies au Québec. Juin 2007 à Juillet 2008.JPG

Tableau 1 –  Les principales méthodologies d’analyse

Références :

  1. TRANS EUROPEAN DRUG INFORMATION (TEDI) (October 2011). Factsheet on Drug Checking in Europe.
  2. LECLERCQ, D. (2005). Réduction des risques et analyse de pilules : État des lieux en Communauté française. Modus Vivendi, Carnet du risque #45, Belgique.
  3. LECLERCQ, D. (2005). Réduction des risques et analyse de pilules : État des lieux en Communauté française. Modus Vivendi, Carnet du risque #45, Belgique;
  4. SCHROERS, A. (2002). Drug checking: Monitoring the contents of new synthetic drugs. Journal of Drug Issues, 32(2), 635-646;
  5. MICHELOW, W. et Dowden, C. (2015). “Start Small, Take it Easy”. Results from the ANKORS Harm Reduction Survey at the 2013 Shambhala Music Festival;

HUNGERBÜEHLER, I., Büchelli et Schaub, M. (2011). Drug Checking: A prevention measure for a heterogeneous group with high consumption frequency and polydrug use – evaluation of zurich’s drug checking services. Harm Reduction Journal, 8, 16;

HUBERTY, C., Favresse, D. et Godin, I. (2010). Évaluation des actions de réduction des risques dans le cadre des activités de testing menées par l’ASBL Modus Vivendi. Université Libre de Bruxelles, École de Santé Publique;

BENSCHOP, A., Rabes M., Korf D., « Pill testing, Ecstasy & prevention – A scientific evaluation in three European cities », Rozenberg Publishers, 2002.

KREINER, H., R. Billeth, C. Gollner, S. Lachout, P. Neubauer and R. Schmid (2001). The report entitled ‘An inventory of on-site pill-testing interventions in the European Union’. European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction, EMCDDA, Lisbon.

Autres références :

CAMILLERIA, A.M. et Caldicott, D. (2005). Underground pill testing, down under. Forensic Science International 151 (2005) 53–58.

CHARLOIS, T. (mai 2009). “Safer Nightlife in Europe.” EXASS Net, Pompidou Group, and Council of Europe.

OBSERVATOIRES EUROPÉENS DES DROGUES ET DES TOXICOMANIES (OEDT) (2016). Rapport européen sur les drogues : tendances et évolutions. Luxembourg : Office des publications de l’Union européenne. 84 p.

TRANS EUROPEAN DRUG INFORMATION (TEDI) (juin 2012). Guidelines for Drug Checking Methodology.

YOUNG, M.M., Diedrich, K., Pirie, T., Lund, A., Turris, S., & Bowles, R. (2015) Preventing Drug- and Alcohol-related Harms at Music Festivals in Canada. Ottawa, Ontario : Canadian Centre on Substance Abuse.


Un texte de Jessica Turmel

M.Sc. Psychoéducation

Coordonnatrice, formatrice et responsable des communications, GRIP Montréal

Chargée de cours, Université de Montréal

 

Sa passion pour l’usage de substances psychoactives et la réduction des méfaits ayant propulsé ses ambitions, Jessica a complété un baccalauréat ainsi qu’une maîtrise en psychoéducation à l’Université de Montréal.

Elle a notamment effectué dans ce cadre une formation clinique chez Cactus Montréal, où elle a poursuivi son travail pendant huit ans, ainsi qu’une seconde au centre de réadaptation en dépendances de Montréal. Sous la direction de Jean-Sébastien Fallu, elle a finalement réalisé un mémoire de recherche sur les problèmes associés à différents profils de consommation des adolescents.

Elle s’est engagée dans l’équipe du GRIP Montréal en 2007, d’abord à titre d’intervenante, puis de formatrice, responsable des communications et plus récemment de coordonnatrice.

Finalement, elle est également chargée de cours au certificat en toxicomanies ainsi qu’à l’école de psychoéducation de l’Université de Montréal.

1 Commentaire

  1. Commentaire par Anny le 24 septembre 2017 à 11 h 30 min

    Votre texte est très pertinent et j’espère que le gouvernement ira, lui aussi, dans le sens de vos recommandations.