Légalisation du cannabis : impacts pour les réseaux d’entraide en milieux de travail

4 octobre 2017

Auteur : Steeve Poulin

L’annonce de la légalisation du cannabis par le gouvernement fédéral en 2016 a provoqué bien des questionnements parmi les syndicats affiliés et les travailleuses et travailleurs impliqués dans les réseaux d’entraide, notamment celui de la Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec. La FTQ s’implique depuis près de 35 ans dans le développement du réseau des délégués sociaux et déléguées sociales (DS). Aujourd’hui, il compte plus de 3 000 personnes actives dans nos syndicats affiliés et dans les conseils régionaux de la FTQ.

Les membres de ce réseau interviennent auprès des travailleurs et travailleuses souffrant d’alcoolisme, de toxicomanie et autres dépendances. Ces personnes qui par leur présence, leur disponibilité, leur sens pratique et leur expérience ont gagné la confiance de leur entourage constituent un réseau d’entraide syndical unique. Ce Réseau favorise l’établissement d’un climat de confiance, de respect et d’écoute avec la personne en difficulté. Ses membres s’engagent dans la compréhension des conditions de travail et des conditions de vie de la personne qui a développé une dépendance. Ils recherchent activement une solution satisfaisante à ses difficultés, afin qu’elle puisse retrouver son autonomie.  La personne en difficulté joue donc un rôle très important, voire même essentiel, dans sa propre prise en charge. Cette action syndicale ne vise pas à amorcer une thérapie. Elle favorise plutôt l’accompagnement en offrant compréhension, appui et information sur les ressources disponibles. Aussi, les DS assurent un suivi pour faciliter la réintégration, tant dans le milieu de travail que dans la famille et la société. Ce sont des gars et des filles pour des gars et des filles.

Engagée résolument dans la défense des droits de la personne et le mieux-être des travailleurs et travailleuses, la FTQ se soucie des effets qu’aura la légalisation du cannabis dans les milieux de travail. Elle craint notamment que cette législation devienne un prétexte pour les employeurs d’exiger et d’étendre mur à mur des tests de dépistages et d’expertises médicales, ainsi que des politiques rigides de tolérance zéro qui briment le droit des travailleurs à leur vie privée surtout dans le contexte actuel de légalisation du cannabis.

En effet, si plusieurs méthodes de dépistages sont maintenant accessibles aux employeurs soucieux de s’assurer que leurs employés exécutent leur prestation au mieux de leur capacité, leur utilisation de façon aléatoire soulève bien des questions à l’égard des droits fondamentaux garantis par les Chartes des droits et libertés.

Nous sommes convaincus que les stratégies de prévention sont nettement plus efficaces pour contrer un problème de consommation que les approches coercitives. Il sera donc nécessaire d’avoir des politiques d’entreprises adaptées et cohérentes, en complément de la réglementation à venir, pour encadrer l’ensemble de la problématique. Une politique de tolérance zéro n’est certainement pas la solution. En conséquence, nous croyons plutôt aux bienfaits de l’approche de réduction des méfaits qui consiste à réduire les conséquences négatives liées à l’usage des drogues plutôt que l’élimination du comportement d’usage lui-même[1]. En somme, il faut globalement chercher à soutenir plutôt qu’à punir les gens qui ont des problèmes de consommation. [2]

Dans une perspective de prévention, les délégués sociaux et les déléguées sociales mandatés par leur syndicat identifient et proposent divers moyens d’action : par exemple, des campagnes d’information et de sensibilisation sur l’alcoolisme et la toxicomanie, ou encore des modifications à apporter aux conditions de vie ou de travail (ex.: horaires rotatifs, milieux dangereux), afin d’éliminer à la source les causes favorisant l’apparition et le développement de cette maladie. Pour la FTQ, soutenir ses acteurs, c’est leur donner une meilleure compréhension des problèmes de dépendance, leur offrir les moyens d’agir dans leur milieu et d’assurer une action de proximité. Pour les DS, cette annonce doit s’accompagner des ressources nécessaires pour bien informer et soutenir les gens qui choisissent de consommer cette substance. Malgré sa légalisation, le cannabis n’est pas une substance banale. Il faudra justement contrer cette « probable » banalisation dans les milieux de travail. Il faudra avoir les moyens qui viennent avec les ambitions.

Du point de vue du pair aidant, le cannabis est une substance dont la consommation peut devenir problématique tout comme l’est l’alcool ou toute autre substance psychoactive. C’est justement à cause de l’expérience avec ces autres substances que les DS souhaitent des ressources et du soutien pour bien informer et sensibiliser leurs milieux de travail. C’est surtout sur ce dernier point qu’il sera important d’insister. Il faudra des outils pour éduquer et informer sur cette substance. Car les travailleurs et travailleuses ont beaucoup d’interrogations, des questions, de même que de bonnes ou mauvaises croyances. Ils sont également des parents qui s’inquiètent à l’idée de voir cette substance arriver légalement dans leur vie.

Une relation d’aide avec des collègues pour les DS est aux frontières de réalités parfois contradictoires en milieux de travail. Ainsi, ils aident une personne qui a une relation de dépendance économique avec un employeur et ce dernier a des contraintes légales à respecter. Cela fait un beau mélange de défis où le soutien et l’entraide ont toute leur place. Ici, il ne s’agit pas de défendre l’indéfendable. Il s’agit plutôt de soutenir des gens aux prises avec une problématique de dépendance en partenariat avec l’employeur. L’aspect de santé et sécurité en milieu de travail ne sera jamais mis de côté même dans le contexte de cette légalisation.

En conclusion, les réseaux d’entraide en milieu de travail seront un acteur important dans toute la prévention et sensibilisation à faire pour mieux connaître cette substance qui sera légale bientôt. Il suffit cependant de les inclure dans l’équation.

[1] Définition proposée par l’Institut national de santé publique.

[2] Les actes du Forum d’experts sur l’encadrement du cannabis au Québec. P.14


Un texte de Steeve Poulin

Coordonnateur réseau des déléguées et délégués sociaux FTQ, Québec et Chaudière-Appalaches

4 Commentaires

  1. Commentaire par Anne Gauvin le 5 octobre 2017 à 15 h 29 min

    Très bon article. Félicitation pour votre accompagnement exceptionnel auprès des travailleurs.

  2. Commentaire par Betty Mombo le 11 octobre 2017 à 0 h 47 min

    Félicitations et courage !
    C est à n très bon article qui va nous inspirer aussi comment mener nos actions sur terrain.
    Merci pour ces informations.

  3. Commentaire par Candide Beaumont le 14 octobre 2017 à 11 h 18 min

    Les réseaux d’entraide et l’entraide organisée ou pas entre collègues, certainement l’une des avenues à privilégier pour prévenir les problèmes de consommation des travailleurs. Bonnes réflexions pour tous les acteurs du milieu de travail.

  4. Commentaire par Steeve Poulin le 16 octobre 2017 à 13 h 58 min

    Merci à tous pour ces commentaires. Oui il y a des enjeux divergents mais il faut trouver des manières paritaires pour trouver des solutions.